En France, le droit de la consommation connaît des transformations profondes depuis 2020. Ces modifications répondent à la fois aux impératifs européens d’harmonisation, aux défis du commerce électronique et aux nouvelles attentes des consommateurs en matière de transparence. Le législateur a renforcé les mécanismes de protection tout en adaptant le cadre juridique aux innovations technologiques. Ces évolutions touchent particulièrement les domaines de l’information précontractuelle, des pratiques commerciales, du règlement des litiges, de l’économie circulaire et des sanctions applicables aux professionnels contrevenants.
La refonte des obligations d’information précontractuelle
La directive européenne 2019/2161, dite directive « Omnibus », transposée en droit français par l’ordonnance du 24 novembre 2021, a considérablement modifié le régime des obligations d’information précontractuelle. Cette réforme vise à renforcer la transparence et à améliorer la lisibilité des informations transmises aux consommateurs avant la conclusion d’un contrat.
Les professionnels doivent désormais fournir des informations plus détaillées sur la personnalisation des prix. Lorsque le prix présenté résulte d’un mécanisme de personnalisation algorithmique, cette information doit être clairement mentionnée. Cette mesure combat l’opacité des pratiques tarifaires différenciées selon le profil de l’utilisateur ou son historique de navigation.
Concernant les plateformes en ligne, le nouveau cadre juridique impose une transparence accrue sur le classement des offres. Les critères déterminant l’ordre de présentation des produits doivent être explicités, notamment lorsque certains référencements résultent de partenariats commerciaux ou de paiements spécifiques. Cette obligation vise à éviter que le consommateur soit induit en erreur sur la neutralité apparente des résultats affichés.
La notion d’authenticité des avis consommateurs a fait l’objet d’une attention particulière. Les plateformes doivent désormais indiquer si elles vérifient les avis publiés et préciser les modalités de cette vérification. Le décret du 3 mars 2022 détaille les critères permettant d’attester la fiabilité des avis, comme la vérification que l’auteur a effectivement utilisé le produit ou service évalué.
Pour les produits numériques et les services connectés, le professionnel doit informer le consommateur des mises à jour nécessaires au maintien de la conformité du bien. Cette obligation s’étend sur une durée raisonnable, proportionnée à la nature du bien et à son prix. Des sanctions dissuasives, pouvant atteindre 4% du chiffre d’affaires annuel, ont été instaurées pour garantir l’effectivité de ces nouvelles obligations.
L’encadrement renforcé des pratiques commerciales déloyales
Le législateur a considérablement durci l’arsenal juridique contre les pratiques commerciales trompeuses avec la loi du 7 octobre 2021 visant à protéger la rémunération des agriculteurs et la loi du 24 janvier 2022 relative à la consommation en environnement numérique. Ces textes ont étendu la liste des pratiques réputées déloyales en toutes circonstances.
Parmi les nouveautés majeures figure l’interdiction formelle du greenwashing. Désormais, affirmer qu’un produit a un effet neutre ou réduit sur l’environnement sans pouvoir le démontrer par des preuves scientifiques vérifiables constitue une pratique commerciale trompeuse. Cette disposition répond à la multiplication des allégations environnementales non fondées qui influencent indûment les choix des consommateurs.
Le dropshipping fait l’objet d’un encadrement spécifique. Cette pratique commerciale, consistant pour un vendeur à commercialiser des produits sans les avoir en stock et en les faisant expédier directement du fournisseur au client final, doit être clairement indiquée au consommateur. Le professionnel doit préciser qu’il n’est pas le détenteur physique des biens vendus et indiquer les délais de livraison réels.
La lutte contre l’obsolescence programmée a été renforcée par l’extension de la définition juridique du concept. Elle englobe désormais les techniques visant à rendre impossible la réparation ou le reconditionnement d’un appareil. Les sanctions ont été alourdies, pouvant atteindre 300 000 euros d’amende et 2 ans d’emprisonnement pour les personnes physiques.
Les dark patterns, ces interfaces numériques conçues pour manipuler le consentement ou les choix du consommateur, sont explicitement visés par la nouvelle réglementation. Sont notamment prohibées les pratiques consistant à rendre délibérément difficile la résiliation d’un abonnement ou à dissimuler des informations essentielles derrière des parcours de navigation complexes.
- Les pratiques de réduction de prix trompeuses sont désormais sanctionnées plus sévèrement, avec l’obligation de mentionner le prix de référence utilisé pour calculer les promotions
- L’indication de fausses raretés des produits (« plus que 2 exemplaires disponibles ») est explicitement qualifiée de pratique commerciale trompeuse
Ces dispositions sont assorties d’un pouvoir de sanction administrative renforcé pour la DGCCRF, dont le plafond des amendes peut atteindre 4% du chiffre d’affaires pour les infractions les plus graves.
Les nouvelles garanties légales et la révolution numérique
L’ordonnance du 29 septembre 2021, entrée en vigueur le 1er janvier 2022, a profondément modifié le régime des garanties légales applicables aux contrats de consommation. Cette réforme transpose les directives européennes 2019/770 et 2019/771 relatives aux contrats de fourniture de contenus et services numériques et aux contrats de vente de biens.
La principale innovation réside dans la création d’un régime spécifique pour les produits numériques. Le code de la consommation reconnaît désormais explicitement les contenus numériques (applications, jeux vidéo, fichiers multimedia) et services numériques (stockage cloud, réseaux sociaux, services de streaming) comme des biens susceptibles d’être affectés de défauts de conformité. La durée de la garantie légale de conformité pour ces produits est fixée à deux ans, alignée sur celle des biens physiques.
Le législateur a introduit la notion d’environnement numérique compatible, défini comme l’ensemble des matériels, logiciels et paramètres réseau nécessaires au fonctionnement conforme du produit numérique. Le professionnel doit garantir la compatibilité du contenu ou service numérique avec l’environnement numérique du consommateur, tel que décrit lors de la conclusion du contrat.
L’obligation de fourniture des mises à jour constitue une avancée majeure. Le professionnel doit désormais fournir les mises à jour nécessaires au maintien de la conformité du bien pendant une période raisonnable, y compris les mises à jour de sécurité pour les produits connectés. Cette obligation s’applique pendant au moins deux ans pour les biens comportant des éléments numériques.
Pour les biens physiques, la présomption d’antériorité du défaut de conformité a été étendue de six mois à un an, puis à deux ans pour les biens reconditionnés depuis la loi AGEC. Cette extension allège considérablement la charge de la preuve pour le consommateur, qui n’a plus à démontrer que le défaut existait au moment de la délivrance pendant cette période.
Les nouvelles dispositions précisent les modalités de mise en œuvre de la garantie, avec une hiérarchisation des remèdes: le consommateur peut choisir entre la réparation et le remplacement, sauf si l’option choisie engendre des coûts disproportionnés pour le professionnel. La réduction du prix ou la résolution du contrat n’interviennent qu’en second lieu, si la réparation ou le remplacement sont impossibles ou n’ont pas été mis en œuvre dans un délai raisonnable.
L’émergence de l’économie circulaire dans le droit de la consommation
La loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC) du 10 février 2020 a profondément modifié le droit de la consommation en y intégrant des préoccupations environnementales. Ce texte ambitieux vise à réduire les déchets et à promouvoir l’économie circulaire à travers plusieurs mécanismes juridiques innovants.
L’indice de réparabilité, obligatoire depuis le 1er janvier 2021 pour certaines catégories de produits électriques et électroniques, constitue une première mondiale. Noté sur 10, cet indice doit être affiché de manière visible pour informer le consommateur sur la capacité du produit à être réparé. Il prend en compte cinq critères: documentation, démontabilité, disponibilité des pièces détachées, prix des pièces et critères spécifiques à la catégorie de produits. À partir de 2024, il sera complété par un indice de durabilité intégrant des critères de fiabilité et de robustesse.
La loi a introduit une obligation d’information sur la disponibilité des pièces détachées. Lorsque le fabricant indique que des pièces sont disponibles, cette information doit figurer sur le produit ou son emballage, en précisant la durée de disponibilité. Cette mesure vise à favoriser la réparation plutôt que le remplacement des biens défectueux.
Le droit à la réparation a été renforcé par plusieurs dispositions. Les fabricants doivent désormais proposer des pièces détachées issues de l’économie circulaire (pièces de réemploi) lorsqu’elles sont disponibles. De plus, pour certains équipements, les réparateurs professionnels disposent d’un droit d’accès aux pièces détachées, aux informations techniques et aux outils nécessaires à la réparation, battant en brèche les pratiques restrictives de certains fabricants.
La lutte contre l’obsolescence logicielle constitue une innovation juridique majeure. La loi interdit désormais les techniques visant à rendre impossible la réparation ou le reconditionnement d’un appareil hors des circuits du fabricant. Elle impose une dissociation des mises à jour correctives (sécurité) et évolutives (nouvelles fonctionnalités), permettant au consommateur de refuser les secondes sans perdre le bénéfice des premières.
Concernant l’information du consommateur, de nouvelles mentions obligatoires ont été créées:
- L’indication de la présence de perturbateurs endocriniens dans les produits
- L’information sur les microplastiques rejetés lors du lavage des textiles synthétiques
- La signalisation des produits dangereux pour l’environnement dans les publicités
Ces dispositions s’inscrivent dans une logique de consommation responsable où l’information environnementale devient un élément déterminant du choix du consommateur, au même titre que le prix ou les caractéristiques techniques du produit.
Le renouveau des mécanismes de résolution des litiges de consommation
Face à l’augmentation des transactions commerciales et à la complexification des relations entre professionnels et consommateurs, les mécanismes de résolution des litiges ont connu une profonde mutation. La loi du 21 février 2022 relative à la médiation de consommation a considérablement renforcé ce dispositif alternatif de règlement des différends.
Le statut des médiateurs a été consolidé pour garantir leur indépendance effective. Le texte impose désormais des conditions plus strictes concernant les liens entre le médiateur et l’entreprise ou le secteur professionnel concerné. Un délai de carence de trois ans est requis avant qu’une personne ayant travaillé pour un professionnel puisse devenir médiateur pour ce même professionnel. Cette disposition vise à éviter les conflits d’intérêts qui pourraient compromettre l’impartialité de la médiation.
La gratuité absolue de la médiation pour le consommateur a été réaffirmée et renforcée. La loi précise qu’aucun frais, direct ou indirect, ne peut être mis à la charge du consommateur. Cette gratuité s’étend aux frais d’expertise éventuellement nécessaires pour résoudre le litige, qui doivent être supportés par le professionnel ou par le service de médiation.
L’accessibilité des services de médiation a été améliorée avec l’obligation de proposer des procédures en ligne simples et intuitives. Les médiateurs doivent désormais disposer d’un site internet dédié permettant aux consommateurs de déposer facilement leur dossier et de suivre son traitement. Ces plateformes doivent être accessibles aux personnes en situation de handicap, conformément aux normes d’accessibilité numérique.
Le cadre juridique de l’action de groupe a été modernisé par la loi du 17 mars 2022 visant à démocratiser le sport en France, qui comporte un volet consommation. Le texte facilite la mise en œuvre de ces actions collectives en élargissant la liste des associations habilitées à les introduire et en simplifiant les conditions de recevabilité. La procédure d’action de groupe en matière de protection des données personnelles a particulièrement été fluidifiée, avec la possibilité d’obtenir des dommages et intérêts sans avoir à prouver individuellement le préjudice subi.
Le règlement extrajudiciaire des litiges de consommation bénéficie désormais d’un cadre transfrontalier renforcé. La plateforme européenne de règlement en ligne des litiges (RLL) a été intégrée plus étroitement au dispositif national, facilitant la résolution des différends liés aux achats transfrontaliers. Les professionnels vendant en ligne dans plusieurs États membres doivent fournir un lien électronique vers cette plateforme et informer les consommateurs de son existence.
Ces évolutions témoignent d’une volonté de déjudiciarisation des conflits de consommation, en privilégiant des modes de résolution rapides et peu coûteux, tout en maintenant un niveau élevé de protection pour la partie faible au contrat.
